Les marais du haut Nil : labyrinthes de papyrus au cœur de l’Afrique

Les marais du haut Nil s’étendent sur des milliers de kilomètres carrés dans le sud du Soudan du Sud et le nord-est de l’Ouganda, formant l’un des plus grands systèmes de zones humides d’Afrique. Le Sudd, marécage colossal du Soudan du Sud alimenté par le Nil Blanc, couvre entre 30 000 et 90 000 km² selon les saisons — parfois l’équivalent de la surface du Portugal. Ce labyrinthe de papyrus, de roseaux et de prairies flottantes est si vaste qu’il absorbe la moitié du débit du Nil Blanc par évaporation. Les eaux, lentes et chargées de matière organique, créent un écosystème unique où la frontière entre terre et eau est perpétuellement mouvante. Les Nilotes — Dinka, Nuer, Shilluk — vivent en symbiose avec ces marais depuis des millénaires, pratiquant la pêche, l’élevage transhumant et la collecte de ressources aquatiques.

Photo : Lucas Doddema / Unsplash

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La biodiversité : un monde de papyrus et de géants

Le bec-en-sabot du Nil (Balaeniceps rex) est l’oiseau emblématique de ces marais. Cet échassier préhistorique, haut de 1,20 mètre, possède un bec massif en forme de sabot qui lui permet de capturer des poissons-poumons, des anguilles et même de jeunes crocodiles. Sa population mondiale est estimée entre 3 300 et 5 300 individus, dont la majorité vit dans les zones humides du Soudan du Sud, de l’Ouganda et de la Zambie. Le bec-en-sabot est un chasseur solitaire et patient, capable de rester immobile pendant des heures avant de frapper avec une précision redoutable. Les marais du haut Nil abritent également l’une des plus grandes migrations de mammifères d’Afrique : jusqu’à 1,3 million d’antilopes (cobes à oreilles blanches et tiang) traversent les plaines saisonnièrement inondées, un spectacle comparable au Serengeti mais presque inconnu du grand public. Le crocodile du Nil, l’hippopotame, le sitatunga, la grue couronnée et l’aigle pêcheur d’Afrique sont des résidents permanents. Plus de 400 espèces d’oiseaux fréquentent ces zones humides, dont des populations significatives de pélicans, spatules et hérons.

Les menaces : guerre et développement hydraulique

Les décennies de guerre civile au Soudan du Sud (1955-2005, puis 2013-2018) ont ravagé les populations animales et rendu toute gestion environnementale impossible. Le braconnage par des groupes armés a décimé les troupeaux de cobes et de buffles. Les armes automatiques, largement disponibles, sont utilisées pour la chasse commerciale de viande de brousse à grande échelle. Le projet Jonglei Canal, commencé en 1978 puis abandonné en 1983 à cause de la guerre, prévoyait de drainer 20 % du Sudd pour augmenter le débit du Nil vers l’Égypte et le Soudan — sa reprise éventuelle menacerait l’ensemble de l’écosystème. La pollution par les explorations pétrolières dans la région du Haut-Nil contamine les eaux. Le changement climatique rend les précipitations plus erratiques, alternant sécheresses sévères et inondations catastrophiques.

La conservation : reconstruire dans la paix

Depuis l’indépendance du Soudan du Sud en 2011, des efforts de conservation tentent de renaître malgré l’instabilité persistante. La Wildlife Conservation Society (WCS) a mené des survols aériens qui ont confirmé la survie de la grande migration de cobes, un espoir inattendu après des années de guerre. Le parc national de Boma et la réserve de faune de Badingilo, ensemble plus de 40 000 km², sont les zones protégées clés pour la migration. En Ouganda, le parc national de Murchison Falls et les marais de Mabamba offrent les meilleures opportunités d’observation du bec-en-sabot, générant un tourisme ornithologique qui finance la protection. La Shoebill Conservation Society travaille avec les communautés locales pour protéger les sites de nidification. L’IUCN coordonne un plan d’action pour la conservation du bec-en-sabot qui inclut la surveillance des populations, la réduction du trafic d’oiseaux vivants et la sensibilisation dans les pays abritant l’espèce.

Localisation : marais du haut Nil

Animaux présents dans cet écosystème