La savane : l’écosystème des grands prédateurs

De vastes étendues brûlées par le soleil, une végétation éparse et très limitée, la savane n’en accueille pas moins certaines des espèces les plus emblématiques de notre planète.

Du vert tendre de ses hautes herbes durant la saison humide, elle passe progressivement au jaune avec le retour de la saison sèche et assiste, silencieuse, à la lutte perpétuelle des grands herbivores et de leurs redoutables prédateurs.

Changeante et sauvage, la savane fait partie des grands biomes du globe. Elle remplit ainsi des missions encore insoupçonnées et constitue un maillon central de l’équilibre écologique de notre Terre.

Reconnaître la savane

Du point de vue écologique, la savane est une prairie d’herbes vivaces, parsemée d’îlots forestiers, d’arbres et d’arbustes isolés ou regroupés en bosquets irréguliers. Traversée de temps à autre par des cours d’eau, la savane donne alors naissance à de rares bandes arborées étendues sur plusieurs mètres au fil de l’eau. C’est ce que l’on appelle la forêt-galerie.

Bien que très similaires, la savane se distingue de la brousse, caractérisée quant à elle par une majorité de buissons et de plantes herbacées. On la retrouve dans les régions tropicales du monde comme le Brésil, l’Australie et certaines zones de l’Afrique. Là, les saisons sont très marquées et la période sèche laisse peu à peu la place à la saison humide durant laquelle la végétation parviendra à se développer à nouveau après un été chaud, sec et entrecoupé de nombreux feux.

Sous le coup des activités anthropiques ou des modifications environnementales, la savane serait ainsi le résultat d’une dégradation de la forêt équatoriale. Appauvri et lessivé par les pluies, le sol ne serait plus en mesure de soutenir une végétation arbustive dense. Celle-ci recule alors au profit d’un tout nouveau paysage composé presque exclusivement d’espèces herbacées.

Un paysage marqué par des températures chaudes permanentes, où évoluent près de 650 espèces d’animaux différents. Lion, girafe, éléphant, ici carnivores et herbivores surprennent pour certains par leur masse imposante qui ne trouve de concurrents que dans quelques arbres parmi les plus incontournables. Le baobab par exemple, symbole phare de la savane africaine, peut survivre à de longues sécheresses en stockant de grandes quantités d’eau dans son tronc qui peut alors atteindre plus de 30 mètres de large.

En quête perpétuelle d’eau justement, la faune de la savane se distingue également par sa répartition en troupeaux dans les plaines herbeuses ou autour des points d’eau. Un mécanisme de protection efficace contre la foule de prédateurs qui n’est jamais bien loin.

Savanes herbacées et savanes inondables

C’est en Afrique que l’on retrouve la plus vaste savane du monde. Il y a 50 ans, elle couvrait encore 13 millions de km² avant d’être peu à peu grignotée par le développement des cultures et les différentes activités anthropiques. C’est généralement à elle que l’on pense lorsque l’on évoque la savane. Mais en réalité, on fait généralement la distinction entre

  • La savane herbeuse, dominée par les hautes herbes sans aucune forme d’arbres ou d’arbustes.
  • La savane arbustive, que l’on retrouve généralement sur des sols sablonneux. Le tapis herbacé y est parsemé de petits arbustes typiques du milieu.
  • La savane arborée, où s’entremêlent arbustes et arbres de moins de 8 mètres de haut.
  • La savane boisée, reconnaissable à ses arbres plus nombreux et plus hauts. C’est notamment ici que l’on retrouve les incontournables acacias.

La végétation se densifie ainsi de manière progressive jusqu’à redevenir une sorte de forêt claire.

Les savanes font en fait la transition entre les plaines et les forêts du monde.

Certaines se sont formées près de l’Équateur, entre les forêts tropicales et les déserts. D’autres connaissent un climat méditerranéen comme ce que l’on retrouve dans la région d’Alentejo au Portugal. D’autres encore se sont même développées en altitude à l’image des montagnes de l’Angola en Afrique équatoriale.

Plus ou moins traversées par l’eau, on observe même l’existence de savanes herbeuses inondables, plus riches en végétation. Les graminées y côtoient les poiriers savane, les oreilles d’âne et de jolis massifs de fleurs orangées. Quant aux savanes inondées toute l’année, elles se rapprochent du marais sous de nombreux aspects et accueillent fougères, palmiers bâche et plantes aquatiques.

Très dépendantes des conditions environnementales, les savanes sont généralement définies par le type de sol auquel elles sont associées. Un sol plutôt pauvre ou trop peu profond pour qu’une végétation régulière ne puisse s’y développer toute l’année. S’ajoutent également les conditions climatiques qui favorisent la survie des espèces adaptées aux périodes sèches, au détriment des autres plus fragiles.

À la manière de bon nombre d’autres écosystèmes de notre planète, la savane entretien son propre microclimat qui lui permet de perdurer sur le long terme. La végétation basse brûlée par le soleil et soumise à des vents violents empêche l’installation d’arbres et d’arbustes. La saison sèche débute généralement par quelques orages forts pouvant donner naissance à des incendies. Forcés de fuir pour éviter les flammes ou pour trouver de l’eau, la plupart des animaux migreront dans de nouvelles zones en attendant le retour des pluies.

Et puis la saison humide refait son apparition. Les points d’eau se remplissent à nouveau, la végétation connaît un développement rapide et les animaux reprennent possession des lieux.

C’est cette même alternance de saison sèche et de saison humide qui permet à la savane d’exister. Si les pluies n’étaient pas entrecoupées de sécheresses, la progression des arbres et d’une végétation haute donnerait naissance à des forêts tropicales.

Mais les hommes eux-mêmes ne sont pas étrangers à la formation de ces milieux si particuliers. Les savanes dites anthropiques sont le résultat d’incendies volontaires et de la mise en place de cultures et de pâturages. Les premières traces de transformations de ce type remontent jusqu’à – 500 avant J-C.

Des bénéfices insoupçonnés

En nous penchant du côté des savanes située à proximité des zones côtières, on constate qu’elles occupent un rôle fondamental dans l’approvisionnement en eau douce et dans la régulation du débit des flots. À la manière d’une éponge naturelle, elles participent à absorber une partie des précipitations de manière à éviter les inondations dans les zones urbaines notamment.

Dans certaines régions du monde comme dans la savane amazonienne par exemple, la biodiversité locale est absolument stupéfiante. Encouragée parfois par les champs surélevés créés par l’Homme, elle rassemble des espèces par dizaines, certaines parmi les plus menacées à l’échelle régionale. Invertébrés, reptiles et amphibiens y évoluent parmi une flore locale variée, sous un ciel strié de nuées colossales d’oiseaux. En Guyane par exemple, sur 700 espèces d’oiseaux différentes, 21 ont trouvé refuge tout spécifiquement dans les savanes. D’autres espèces telles que l’opossum souris nain des savanes sont exclusivement dépendantes de leur milieu. Découvert en Guyane en 2012 seulement, le tout petit mammifère souffre déjà du réchauffement climatique et de la destruction de son habitat.

Entre sécheresse et abondance

Il faut dire que la vie est rude sous le soleil brûlant de la savane, mais loin d’être impossible. Le climat caractéristique a donné naissance à une flore tout aussi caractéristique, dominée selon les endroits par l’arachide, le candélabre recouvert d’épines, l’herbe à éléphant qui peut atteindre plusieurs mètres de haut ou bien l’arbre à épines sifflantes, cousin de l’acacia.

Avec le temps, les épines vieillissent et se creusent. Le vent en soufflant à travers elles émettra un léger sifflement semblable à celui d’une flûte. Dans les savanes arbustives, les bosquets de tailles variables se rejoindront parfois au cours du temps, offrant un abri à d’importantes populations d’oiseaux et de petits mammifères.

La faune quant à elle nous offre l’une des représentations les plus marquantes d’une chaîne alimentaire. Gnous sauvages, antilopes, girafes, rhinocéros, éléphants appartiennent tous à la grande famille des herbivores, tout comme les zèbres. Totalement noirs à la naissance, ce n’est que progressivement que se forment leurs rayures.

Parce que la savane est riche en strate herbacée, bon nombre de ces herbivores sont parvenus à atteindre des tailles respectables qui leur permettent aujourd’hui de se défendre ou d’attraper les feuilles tendres situées sur les branches plus en hauteur. Face aux nombreux prédateurs, l’éléphant de son côté aura plutôt recours à la force tandis que les gazelles compteront majoritairement sur la vitesse. De manière générale, les petits des espèces herbivores connaîtront un développement plus rapide que la moyenne au point d’être en mesure de se déplacer peu après leur naissance. Encore un étonnant mécanisme de survie de la nature.

Car de l’autre côté, nombreux sont les prédateurs prêts à profiter de la moindre faiblesse. Les espèces herbivores s’accompagne forcément de leur lot d’espèces carnivores prédatrices, et celles peuplant la savane fascinent par leur nombre et leur diversité. Lions, lycaons, panthères, guépards, hyènes ou encore mambas noirs connus pour être les serpents les plus venimeux d’Afrique, chacun a développé ses propres techniques pour contourner les mécanismes de défense des herbivores.

Certains comme le guépard ont misé sur la très grande vitesse à court terme, d’autres préfèrent attaquer les animaux les plus faibles d’un troupeau comme c’est le cas des lionnes et des hyènes notamment. Le crocodile quant à lui, plus à l’aise dans les étangs et les marécages, n’hésitera pas à s’aventurer au cœur de la savane pour diversifier un peu ses repas.

Moins visibles mais tout aussi florissants, les insectes de la savane se livrent également à un ballet constant. Ce sont les fourmis et les sauterelles mais aussi les termites qui construisent parfois des termitières de plusieurs mètres de haut et qui font le régal du tatou géant ou du phacochère. Quant aux moustiques, certains comptent parmi les plus dangereux au monde car porteurs de maladies graves comme la fièvre jaune ou le paludisme.

La faune de la savane africaine inclut enfin de nombreuses espèces d’oiseaux comme les autruches, les vautours percnoptères ou bien les étourneaux, regroupés à l’abri dans des bosquets d’arbres. Des bosquets qui serviront aussi de refuge à toutes sortes de primates, gorille, babouin ou chimpanzé, reconnaissable à son impressionnante force physique.

Mécanismes de défense en milieu hostile

Là où les conditions de vie ne sont pas toujours faciles, les espèces animales et végétales parviennent une fois encore à rivaliser d’astuces. Face aux longs mois de sécheresse, les plantes ripostent en plongeant profondément leurs racines dans le sol, là où se trouvent les réserves d’eau principales. Cela leur permet également de survivre aux incendies puisque la racine laissée intacte saura trouver les moyens de se développer à nouveau. Économie d’eau oblige, beaucoup de plantes ne fleurissent qu’une fois par an et se sont dotées d’organes particuliers capables de stocker un maximum d’eau. C’est entre leur écorce et leur chair que les baobabs cités précédemment ont façonné leur réservoir. Et celui-ci peut contenir une quantité des liquides absolument prodigieuse.

Mais la sécheresse n’est pas la seule menace dans la savane, et contre les prédateurs il a aussi fallu s’adapter. Les plantes ont en effet leurs propres prédateurs et ont mis en place des stratagèmes étonnants pour perdurer saison après saison. Il y a celles recouvertes d’épines ou d’écorce épaisse particulièrement indigeste. D’autres comme l’acacia cumulent épines et composés chimiques donnant un mauvais goût à leurs feuilles et coupant les herbivores dans leur élan. Il produit ensuite un signal pour prévenir les autres arbres de la zone du danger imminent. Et puisqu’il n’est pas question de s’arrêter en si bon chemin, l’acacia sert aussi de refuge à plusieurs espèces de fourmis plutôt virulentes. Quiconque osera s’approcher de l’arbre devra subir les piqûres de ses minuscules occupants.

Face à tant d’ingéniosité, les herbivores ont appris à déjouer les pièges tendus par la flore. Lorsqu’ils ne parviennent pas à contourner les épines, ils apprennent à résister aux composés chimiques de manière à toujours trouver de quoi se nourrir. C’est ce que l’on appelle la spécialisation. Plutôt que de goûter à toutes les plantes de la savane, les animaux préfèrent se concentrer sur certains types en particulier qu’ils ont progressivement apprivoisés.

C’est la raison pour laquelle plantes, herbivores et à terme carnivores sont étroitement dépendants les uns des autres. L’extinction d’une herbe sous l’effet du climat ou des activités humaines pourrait entraîner jusqu’à la disparition de certaines espèces qui priveraient à leur tour leurs prédateurs d’une source essentielle de nourriture.

Liées par la chaîne alimentaire, certaines espèces le sont aussi par la dissémination des graines. Celles-ci sont parfois emportées par l’eau ou le vent mais se laissent la plupart du temps transporter par les animaux consommateurs de fruits. Ceux-ci les emportent inconsciemment par le biais de leur fourrure. Les graines de plantes peuvent ainsi parcourir de longues distances. La pérennité de la végétation, aussi éparse soit-elle, est ainsi assurée.

Un biome en recul constant

Mais celle de nombreuses espèces animales emblématiques ne l’est plus. Les menaces qui pèsent sur la savane ne sont pas différentes de celles qui menacent déjà les autres écosystèmes de notre planète.

L’urbanisation, la construction d’infrastructures, la progression de l’agriculture détruisent et fragmentent les habitats naturels de grands prédateurs tels que le guépard qui a pourtant besoin d’un large territoire pour survivre et ne pas être forcé d’entrer en concurrence avec d’autres espèces. En quelques décennies pourtant, son territoire a été réduit de près de 90 % en Afrique. Les trois quarts des populations restantes vivent dans des aires non protégées où elles sont encore exposées en permanence à des menaces multiples.

Forcés de se rapprocher des cultures, des troupeaux et des populations humaines pour se nourrir, guépards ou éléphants sont traqués par les fermiers. Aux réactions défensives des hommes s’ajoutent aussi le braconnage et le commerce illégal qui met en péril certaines espèces parmi les plus inattendues. Le tamanoir est ainsi recherché pour sa viande de brousse, le pangolin géant pour ses écailles tandis que le guépard, le padda de Java ou l’ara hyacinthe comptent parmi les animaux de compagnie phares d’une véritable économie parallèle. Le rhinocéros noir, dont la corne est généralement utilisée dans la médecine traditionnelle chinoise, a de son côté perdu 97,6 % de sa population depuis les années 1960. Quant à l’éléphant, sur les 300 espèces différentes ayant foulées notre Terre, seules deux existent encore aujourd’hui : l’éléphant d’Afrique et l’éléphant d’Asie. Pourtant, pour leur peau, leur viande ou leur ivoire, un éléphant est braconné toutes les 25 minutes. Leurs populations en Afrique sont effondrées de 90 % en un siècle à peine.

Et puisque l’équilibre de la biodiversité fait en partie la résilience d’un écosystème, les savanes malmenées deviennent plus sensibles aux espèces exotiques envahissantes. Une menace d’autant plus grande que leur croissance est généralement très rapide et que les savanes sont comme nous l’avons vu des zones de transition entre les forêts ou les mangroves, où les espèces de ce genre prolifèrent. Le parthenium hysterophorus, reconnaissable à ses petites fleurs blanches et très utilisé pour décorer les loges africaines destinées aux touristes, fait partie de ses envahisseurs face auxquels reculent de nombreuses espèces de plantes. Ce qui tend à compliquer la recherche de nourriture des herbivores.

Une recherche déjà mise à mal par les sécheresses de plus en plus intenses sous l’effet du réchauffement climatique.

Mais les menaces qui pèsent sur les écosystèmes du monde ne sont pas uniformément reconnus, et celles dont souffre la savane n’ont pas encore engendré une vraie prise de conscience. Pourtant, partout à travers la planète, les savanes de la même manière que les prairies, la toundra ou les écosystèmes alpins perdent peu à peu leurs caractéristiques et leur biodiversité spécifique au profit de forêts denses et de régions broussailleuses où les espèces animales et végétales ne pourront s’adapter qu’au terme de nombreux efforts. La plupart d’entre elles risquent d’ailleurs de ne jamais y parvenir.

On l’imagine sauvage et quasiment intacte, mais la savane a accueilli le passage de l’Homme depuis la nuit des temps. Relativement pauvre en ressources et en espèces différentes mais abritant malgré tout une vie florissante, les savanes du monde soutiennent l’économie et l’alimentation de plusieurs millions de personnes à travers le globe. Une place essentielle, qui devra nous conduire à terme à la prise en compte de ces milieux si particuliers dans les projets écologiques de demain.

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